Victor Elie Gros

La campagne était encore grosse de ces vents tièdes et salins d’été lorsque Victor Elie Gros vint au monde. Le regard du nourrisson balayait déjà l’horizon de la Méditerranée. Son père qui avait hérité ses vignes du sien espérait que son fils perpétue la tradition, mais l’enfant grandissait sans y porter un quelconque intérêt. Le petit était inépuisable, agité comme un océan sous la tempête, déferlant son énergie sur le hameau. Il ne se fatiguait jamais du sport et des rêves. Victor aimait particulièrement nager, et chaque jour, sa silhouette s’écartait un peu plus du rivage ; mètre après mètre, il augmentait la distance en se targuant de pouvoir un jour gagner le continent brûlant. Son père comprit qu’il n’aurait pas d’héritier pour son vignoble lorsqu’il vit un point noir filer au-delà de l’horizon.

Victor Gros ne fit pas de longues études et ne s’éternisa pas dans le hameau. Il éprouvait un appétit que l’on ne peut pas satisfaire chez soi : la jeunesse se nourrit de voyages. Le jeune homme partit avec un appareil photo à 18 ans afin d’immortaliser les merveilles de chaque océan et de chaque mer. Il débuta ainsi la plongée et son périple, l’esprit encore naïf et plein de rêves.

Les rêves trompèrent hélas le jeune Victor, qui vit des bancs de plastique, des plages entachées par d’innombrables déchets, et des paradis détruits par la pollution. Rares furent les mers encore vierges des résidus humains, et ce chaos accabla Victor d’une peine amère. Il jeta un fiel impuissant à l’égard des hommes, et se promit de vivre loin de ces sociétés méprisables.

La frustrationde Victor Gros frustration diminuait à mesure qu’une nouvelle idée émergeait du fond de sa solitude. Plutôt que de photographier des paysages sous-marins sublimes et irréels, il allait montrer au monde comment ses rêves avaient été assassinés. Il ne montrerait pas la féerie exotique et bigarrée que les gens attendent de voir, il photographierait la laideur pour choquer ceux qui l’ignorent. C’est ainsi que Victor Elie Gros commença à accumuler des clichés de pneus usés, de vielles bouteilles et d’emballages en tout genre. Depuis trente ans, il pratique son art pour dénoncer la laideur de la pollution qu’engendre la consommation des hommes dans les milieux marins.